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Origine de l’œuvre

Ce fut la première pièce créée par la Compagnie en septembre 2005, au théâtre des Bernardines à Marseille, et elle donnera son nom à l’association qui l’abrite.
Le Fruit de la Discorde est une adaptation libre de La Dispute de Marivaux.
C’est une « comédie déviante »; une soupe mythologique jubilatoire et théâtrale qui mélange les genres.

Lors d’une fête en campagne se rencontrent hommes et femmes, figures éternelles et mythiques : Adamis, l’homme enfanté par un arbre, Eglaïs, crachée des eaux, Merès le guerrier et Coradine, femme entre surface et profondeur… Curiosité, Désir et Amour les guident, ils jouent à se découvrir – à « se mettre »sous le regard de –  à remuer les origines et secouer leurs corps perdus – abandonnés par les puissants… Qui est donc ce Prince qui orchestre la fête ? Point d’inquiétude : c’est sous le couvert de Thalie, muse de la comédie, que l’expérience se livre : sur le terrain de jeu qu’est la scène, « l’impayable » chaos règne.

 

Pourquoi Marivaux

Le dispositif de La Dispute relève de ce qu’on appelle le théâtre dans le théâtre. L’intrigue se présente comme une « épreuve » (titre d’une autre pièce en un acte de Marivaux), c’est-à-dire de quelque chose qui passionnait déjà le 18ème siècle : l’expérimentation.

Mise en abîme du théâtre et de la Création, dans cette pièce, sans doute l’expérience sensorielle est plus intéressante que les questions de constance ou de longanimité entre les sexes (causes de « la dispute ») qu’elle tente d’élucider.

Dans Le Fruit de la Discorde, on a voulu pousser l’interrogation du « mystère du désir » en insufflant aux personnages une part mythologique leur conférant des forces qui les dépassent. Epurées de tout caractère social, ne demeurent que d’innocentes figures-ombres d’humains chargées de divin-en proie à leurs désirs.
La question est : le désir est-il apprivoisable, et peut-on le manipuler impunément?


Crédits : Franck Ternier

Un monde perverti par le langage

Notre théâtre occidental est à l’image de notre religion : le verbe y est créateur. La parole donne naissance-dicte l’action et la fable. Le langage sollicite : il est à la base de l’œuvre et de sa synergie. La parole engendre les êtres, le langage les tient en vie et le silence les tue.

Dans Le Fruit de la Discorde, les personnages possèdent l’innocence du langage comme les armes de sa perversion. Ils font parfois « corps » avec leurs mots, parfois s’en éloignent, dans le chaos de leur monde, ils jouent.

Mais à bien le considérer, le langage est double car il est aussi le tissu qui habille les corps. Identité apparente et sociale, brouillage entre les êtres, distance qui les sépare.
Il s’agit paradoxalement de s’en affranchir-mettre en jeu les corps en toute innocence(impunité?)-les rendre à leur nudité, et de pouvoir ainsi les considérer pleinement.

Outre la duplicité du langage chère à Marivaux, il y a en effet, dans Le Fruit de la Discorde, la volonté de laisser place au corps et son vocabulaire.

« C’est par le chant des corps que nous pourrons mieux voir. »

Le fruit de la Discorde est une matière propice à la jubilation de l’acteur et à sa recherche du présent : de même que les personnages de la pièce découvrent pour la première fois «l’autre», nous avons ainsi cherché à nous redécouvrir et à définir notre rapport avec le public. Histoires des relations entre hommes et femmes, hommes et hommes et femmes ensembles – connexions des êtres – rapports et chocs d’identités – fusions des montagnes – création des mondes – éternelles histoires des corps.
Le projet de «mise en oeuvre» est l’occasion pour chacun d’affirmer son rapport intime à la scène et de s’interroger sur les notions de partage et de responsabilité de l’acteur.
Nous avons ainsi tenté de fouiller les origines de ce qui nous anime sur scène : nous avons, pour ce faire, beaucoup travaillé à partir d’improvisations mettant en jeu l’acteur et son bagage intime.
La présence du corps étant essentielle dans cette pièce, nous avons aussi tenté d’en explorer ses différents modes de langage ; notre souhait étant ainsi de chercher à nous «raconter» de la manière la plus proche et à travers nos personnalités.

Extrait

 

Eloge des corps. Installons-le.

PRINCE. –Installons le décor.

Le décor pour la fête.

Plaçons-le sous cette arche.

Rassemblons la poussière.

Dans cet « espace à verbe » où tout est ordonné, façonnons la matière.

Le squelette est dressé ;

les animaux parqués ;

ils ont pour nom : « êtres vivants ».

Tapissons d’herbes et de verdure les endroits esseulés.

Donnons pour nom « semence » aux arbres dont le fruit porte le grain fécond.

Laissons couler les poires et les pommes à nos pieds,

Laissons choir les atomes qui nous viennent d’en haut…

Créons.

Soyons féconds et prolifiques,

Soyons funèbres puis triomphants.

Dominons les espèces,

et n’épargnons

surtout personne !

Profitons de la nuit pour créer notre jour. Elle est la plus propice.

Laissons luire le soleil – laissons-le entrer par une faille de plafond qu’il éclaire nos sujets, concentrant ses rayons !

Et filtrer la poussière dans ce lieu solitaire et sauvage.

Et nos corps ténébreux  profiter du spectacle !

 

Ecriture/Mise en scène: Charles-Eric Petit
Assistant: Pierre-François Doireau
Jeu: Guillaume Clausse, Pearl Manifold, Julien Mouroux, Julie Timmerman, Charly Totterwitz, Elisa Voisin
Lumière: Laurent Coulais
Travail musical: Samuel Réhault
Vidéo: Franck Ternier

REMERCIEMENTS
Didier Abadie, Emanuelle Riou, Marie-Claire Roux et l’Ecole Regionale d’Acteur de Cannes, Alain Fourneau, Serge Morin, Suzanne Joubert et le Théâtre des
Bernardines, Alain Neddam, la compagnie l’Employeur.

Tous les textes de l’auteur sont disponibles sur demande.