Projets satellites de la compagnie

DREAMS

Plus de vingt ans déjà que Nicole Yanni multiplie les propositions littéraires, théâtrales et artistiques innovantes. Une des dernières en date, qui porte le joli nom de Larguez les âmes art, offre ainsi un nouveau lieu d’hébergement et de résidence pour «artistes et voyageurs curieux de la vie artistique de Marseille». Plus de vingt ans aussi que son Théâtre du Petit Matin, lieu d’écoute de textes contemporains, ne se lasse pas d’accueillir ateliers, travaux en cours et rencontres inédites.
Alors, pour bien commencer 2016 et rester fidèle à l’esprit du lieu, elle a offert trois jours d’une drôle de résidence à deux metteurs en scène de la région Alain Béhar et Charles-Eric Petit. Pendant trois petits jours, les deux compères, qui n’avaient jusque-là jamais collaboré, ont travaillé avec un groupe de SDF (quatre hommes et une femme) : ils ont parlé, se sont raconté des histoires et des rêves, ont écrit. C’est ce travail qu’ils ont montré le 8 janvier. Sans cacher leur malaise d’être ainsi mis à nu devant un public, même bienveillant (pour certains), sans chercher à dissimuler leur plaisir de jouer et d’entendre sonner leurs mots (pour les autres). Dreams, tel était le titre de cette modeste mais touchante restitution, qui s’inscrit dans un travail de plus longue haleine engagé par Charles-Eric Petit et sa compagnie L’individu sur le thème, on l’aura deviné, du rêve.
Retour de résidence en trois temps. D’abord de brefs récits de rêves, des histoires courtes, qui parlent de voyages, de départs, d’univers de science-fiction pas si éloignés du nôtre, de la vie précaire aussi -celle d’Axel le marin, celle d’Ariston, capitale du «renouveau mondial moderne» et du «cortex libre», où seuls les SDF (Sans Douche Fixe) ont le pouvoir de brouiller les drones olfactifs «surtout en fin de semaine»…-, fragments scandés par les sursauts des comédiens-rêveurs. Ensuite, une sorte de cadavre exquis composé de phrases extraites de ces mêmes textes et lues de façon aléatoire, ce qui a provoqué quelques collisions textuelles franchement comiques. Enfin, la lecture par les deux metteurs en scène des deux textes qu’ils ont rédigés à partir de la matière recueillie durant les trois jours. Deux monologues lus à deux voix, où certaines phrases, certains noms se font écho, où se recroisent certains personnages, comme reviennent les images oniriques, les rêves récurrents.
Un travail collectif d’une belle humanité, dont on espère qu’il aura une suite.

Fred Robert / Zibeline / Janvier 2016
Dreams a été présenté le 8 janvier au Théâtre du Petit Matin, à Marseille

Le Songe d’une Nuit d’Été

UN « SONGE » PLEIN D’IDÉE ET DE VITAMINES

Tout y est. Et l’adaptation, où plutôt la réécriture, du Songe d’une nuit d’été par Charles-Eric Petit apparaît dans toute son évidence, joyeusement nourrie par ses singularités. Sur le plateau nu (très beau montré ainsi) du Gyptis, on croise bien Lysandre, Démétrius, Hermia. On voit se dessiner les désirs, on comprend comment Titania et Obéron, qui au lieu de régner sur les fées dirigent un théâtre, mènent le bal. On devine les effets de la lune, jamais astre n’a été si puissamment et drôlement incarné. On voit aussi le travail de théâtre en train de s’inventer, des débuts «à la table» au passage à la scène, avec les crises d’ego («Trois ans d’école nationale d’art dramatique pour jouer un lion»), les engagements radicaux des uns, la diversité des talents… Avec cette base, ces personnages shakespeariens, l’auteur et metteur en scène Charles-Eric Petit s’est incroyablement amusé. Et il réussit son pari, sur le papier le projet était certes séduisant mais aussi un peu risqué, en nous amusant aussi beaucoup. En jouant avec les codes shakespeariens (de la tête d’âne aux rôles de femmes jouées par des hommes…), Charles-Eric Petit construit un autre univers sans trahir. En concentrant le propos sur les histoires de couple, il nous emmène notamment au coeur de la relation volcanique entre Titania et Obéron d’une façon sauvagement moderne, en libérant la parole amoureuse.
Sur le plateau, acteurs et techniciens (Arnaud Aldigé, Thomas Cérisola, Guillaume Clausse, Charlotte Daquet, Laurence Garel, Franck GazaI, Martin Kamoun, Yann Loric) apportent leur passion à l’aventure. Du beau travail collectif.

Olga Bibiloni / La Provence du 11/04/2013

CÉLÉBRER L’ESPRIT DE TROUPE

L’amour du théâtre est une chose rare, y compris chez les metteurs en scène. Charles Eric Petit et ses comédiens aiment le texte, le jeu, jusqu’à plonger dans le répertoire shakespearien pour y trouver des choses à dire sur notre monde. Sans le bousculer, en y ajoutant aux marges un cadre qui reflète leur vie d’aujourd’hui.
Car le Songe d’une nuit d’Été est une pièce sur le théâtre, et sur le couple. Les Individus (c’est ainsi que la Compagnie se nomme) emmenés par Charles Eric Petit mettent en abyme la pièce de Shakespeare pour y parler d’une troupe d’aujourd’hui, désargentée et enthousiaste, traversée d’ego, de désirs et de passions. Dans un décor en ruine faits de portants et de costumes récupérés ça et là ils trouvent le matériau pour jouer les couples de la comédie, les rois et les dieux qui se divertissent du destin des hommes, les citoyens et les artisans qui les subissent mais parviennent à garder leur route en dépit des consignes, manipulations et ratages des instances supérieures. Et les comédiens-personnages s’amusent, adoptant le ton parfois philosophique du texte, tournant gentiment en dérision sa pompe, rendant sensible sa magie à deux balles, glissant de mise en abyme en linéarité, fabriquant au passage de très jolies images dans des cadres, puis plongeant sans hésitation dans le comique le plus farcesque, têtes d’ânes et chassés-croisés, parodie de théâtre élégiaque par des artisans qui sursignifient la lune ou le lion. Tous les comédiens sont justes, mesurés ou déchainés lorsqu’il le faut, incarnant sans hésitation l’émotion ou la distance, la violence des désirs et la versatilité dérisoire des sentiments. Une troupe et un spectacle qui devraient avoir un bel avenir.

Agnès Freschel / Zibeline

SHAKESPEARE BIEN SECOUÉ

Au Gyptis, « Le Songe d’une nuit d’été », réécrit par l’auteur-metteur en scène Charles-Eric Petit, est une tragi-comédie véritablement drôle, où la parodie ne dénature pas l’originel.
Histoire d’installer l’affaire dans ses mises en abyme (ou poupées russes : les comédiens de la compagnie l’Individu en représentation d’eux-mêmes interprétant Le Songe d’une nuit d’été, où les comédiens jouent des comédiens qui etc…), le public prend place au son d’une belle mélopée mélancolique de Satie, interprétée au piano, face au plateau ouvert sur les coulisses. Ou figurant les coulisses. Quoi qu’il en soit c’est un bric-à-brac de portants à vêtements, chaises, tables, cartons, sacs ED, échelles, échafaudages, tuyaux et câbles courant sur les murs, spots… Sur la scène, durant ce temps en forme de sas, errent deux personnages, constituant le couple, qui pourrait être, selon Charles-Eric Petit, l’angle de lecture de la pièce. Ce couple c’est Thomas-Laurence (metteur en scène-comédienne), également Thésée-Hippolyta (pour le mariage desquels une troupe de comédiens amateurs préparent une pièce), Obéron-Titania (à l’origine roi et reine des fées, le premier projetant de punir sa compagne via utilisation retorse d’un suc rendant amoureux). Peut-être fil rouge donc, car juges et parties, tirant certaines ficelles, mais en proie comme les autres personnages aux tourments de l’amour, aux dérèglements émotionnels.
L’auteur-metteur Charles-Eric Petit a donc adapté librement et réécrit l’oeuvre de Shakespeare, un Songe qu’il a exploré à plusieurs reprises déjà au travers de formes « satellitaires ». Ici c’est la version d’origine, quoique bien bousculée, et c’est plutôt jouissif. Entre autres parce qu’il évite l’écueil de la prétention casse-gueule (réécriture de Shakespeare, mises en abyme multiples) et de l’entre-soi (le petit monde du théâtre scrutant son nombril). Cela notamment grâce au recours à l’humour, parfois redondant, par exemple dans l’utilisation des anachronismes. Au risque (évité, donc) de la private joke, les comédiens qui jouent les comédiens sont véritablement drôles, dans de nombreux registres : cru, burlesque, grotesque, absurde, noir, moqueur… Notamment sur les galériens du théâtre, sans talent ni moyens, et plein d’idées de mise en scène calamiteuses. Mais le rire est franc et, sans vouloir les aseptiser, on sent bien que les acteurs de l’Individu, en se foutant du théâtre amateur et de certaines prétentions contemporaines, se moquent d’abord d’eux-mêmes. Tout en conservant une part de férocité inspirée de Desproges, qui aimait bien, lui aussi, ridiculiser le théâtre. Par ailleurs, si ce Songe tient bien la route c’est aussi parce que le burlesque, le ridicule ne viennent pas contaminer, désarmorcer la beauté de certaines scènes et dénaturer l’essence de l’oeuvre.
Il ne s’agit pas d’une parodie, d’un pastiche, ou plutôt pas seulement, et le ratio tragédie comédie est respecté. De plus les dialogues coulent, servis par de bons comédiens et une mise en scène habile – artifices, même révélés, jeux de lumière, exploitation du plateau selon différents plans, horizontaux et verticaux… Bref, pour toutes ces raisons au moins, on peut sérieusement songer à aller y jeter un oeil.

Antoine Pateffoz / La Marseillaise du 10/04/2013

SHAKESPEARE INSPIRÉ

Pendant quelques jours encore – jusqu’au 13 Avril, Charles-Eric Petit et la Cie L’Individu proposent leurs visions du Songe d’une nuit d’été sur la scène du Gyptis. C’est drôle, follement, à la fois accessible et riche, si bien que le revoir est un plaisir qui se justifie.

La salle reste éclairée lorsque commence la pièce. Le plateau, chose assez rare malgré tout, est visible dans son entier volume mais peuplé d’une forêt d’accessoires, costumes, projecteurs, éléments de décor… au point que la première idée qui vient à l’esprit est cette phrase d’Einstein à propos des bureaux et de ce qu’ils révèlent en leur encombrement – ou leur vide ! – de l’esprit de leur propriétaire.
Ainsi donc le plateau du théâtre est encombré car l’esprit de Charles-Eric Petit, l’auteur – metteur en scène (et comédien en alternance dans cette écriture), est bouillonnant. Bouillonnant d’idées et de passions, bouillonnant de références et de culture, bouillonnant de quête et probablement d’insatisfactions, bouillonnant de trouvailles et de jubilations. Il est en tant qu’auteur capable de lyrisme, sait faire naître et s’envoler des colombes qu’il prend ici un plaisir évident à foudroyer en plein vol d’un malicieux coup de chevrotine.
Il écrit en rupture et changement de tons, privilégiant de s’amuser de tout, désacraliser tout ce qui peut l’être et se moquer du reste. Au moins en avoir l’air. La forme en est, plus qu’à tiroirs, celle de matriochka, chaque acteur jouant son propre rôle jouant tel personnage acteur jouant tel autre… Nul besoin de chercher à raconter ici le déroulement des faits, ni les va-et-vient entre les trois tailles de Matriochka, qui s’emboitent merveilleusement bien, sans le moindre grincement pour en ajuster les motifs.
Ces comiques de langages et de situations qui atteignent parfois au loufoque sont excellemment rendus par les comédiens – dont aucun n’est pourtant doté de ces natures comiques auxquelles il suffit d’apparaître pour que fusent les rires. Ce parti pris n’empêchant pas ceux qui doivent séduire et ceux qui doivent intriguer de le faire.
Depuis près de deux ans maintenant Charles-Eric Petit et la Compagnie l’Individu élaborent et collectionnent des visions du songe. Tantôt une vignette, pièce d’un puzzle examinée à la loupe, sous un éclairage rapproché telle cette variation sur le personnage de Puck titrée Perçu où la relation corps lumière n’était pas sans évoquer Francis Bacon.
Tantôt un film 8mm des pérégrinations de jeunes comédiens déjà vieux couples à l’assaut des sommets, pris entre la majesté des cimes et la profondeur des abîmes. Ce « Quadrille amoché », donné sur cette même scène du Gyptis, souffrait au montage de quelques manques de fluidité et de souffle : les ascensions – au contraire des descentes – se font par étapes et l’air devient chaque fois plus rare.
Et d’autres projets encore, ateliers en résidence dont le meilleur semble à chaque fois avoir été retenu pour aboutir à cette création dont un des plus grand mérite est d’avoir non seulement plusieurs dimensions en elle mais aussi de trouver des échos au delà d’elle même, dans le lieu (Théâtre Gyptis) et le temps où elle est créée. A l’heure où la Cie Chatôt-Vouyoucas passe la main, et puisqu’il est toujours permis de faire des songes, on aimerait bien voir cette compagnie dont les comédiens (Guillaume Clausse, Martin Kamoun, Charles-Eric Petit) sont des habitués des productions maison assurer en quelque sorte une continuité dans ce théâtre, lieu de création.

Frédéric Marty / ventilo

Le Marin

 

Boîte Noire

Plongées dans l’obscurité, leurs visages clairs comme la lune, trois jeunes filles «veillent les heures qui passent» devant un cercueil. Pour comprendre une boîte noire, il faut jouer avec, dit-on : pour conjurer l’énigme du cercueil, les trois jeunes filles cherchent à parler, et à s’inventer dans cette parole, à essayer des fictions. Elles rêvent des souvenirs d’elles-mêmes, puis créent ensemble le rêve d’un autre. Comme un chœur antique, ou comme un conte d’enfants dans le noir, elles composent à plusieurs voix la fable d’un marin échoué sur une île, qui s’invente des patries imaginaires, jusqu’à ce que le retour au pays natal soit devenu impossible, car il est plus inconsistant que ses rêves. Alors les jeunes filles s’éveillent au jour en tremblant de n’être elles-mêmes que le rêve du marin.
Les comédiennes se tiennent ainsi en équilibre instable sur le trait d’union du clair-obscur, sur la ligne mince qui sépare les vivants des morts, la parole du silence, le rêve de la réalité. Livrées à une épreuve perdue d’avance, pour qui découvre le drame d’exister, d’être dans le temps, où tout est passé sitôt que vécu, irréel sitôt que formulé. Et quelque chose a lieu : la naissance d’une poésie métaphysique qui vit -ni cérébrale ni sentencieuse, mais vibrante des sensations, du rythme polyphonique des voix, de la lutte imperceptible, intérieure, du mouvement contre l’immobilité. La possibilité d’une île, qui serait aussi la possibilité d’un autre théâtre, sans décor, sans psychologie et sans intrigue, qui n’habille pas des mots mais crée en nous du silence.

Aude Fanlo / Zibeline

Le Quadrille amoché


Articles en lien pdf:

  • Interview C.E.Petit par Hervé Lucien
  • Article La Marseillaise Cédric Coppola
  • A Nous Marseille, Hervé Lucien

    Mille visages pour un individu

    « La Cie l’Individu poursuit une aventure généreuse qui implique le spectateur en lui donnant à partager, étape par étape, la création d’un projet conçu comme une variation du Songe d’une nuit d’été. Le 5 fév, la lecture d’un Quadrille amoché, fantaisie vaudevillesque drôle, décalée et parfaitement réglée, tranche avec les deux étapes précédentes, nourries de la mythologie cruelle et cynégétique d’Actéon et Persu, et d’un travail sur le corps et son envers, l’informe et l’archaïque. On prend souvent Shakespeare pour prétexte. La compagnie en fait une matrice de travail, enfantant des propositions atypiques et fécondes qui empruntent à toutes les disciplines (écriture, peinture, performance, musique, vidéo) et mêlent des références littéraires et picturales, les biographies fictionnelles des acteurs qui ont prêté leurs vies à des personnages qui déambulent du texte de Shakespeare à ceux de Jérôme Lambert et Charles-Eric Petit. Circulation d’un artiste à l’autre, rémanence des motifs et des images, redistribution kaléidoscopique de scénarios croisés, cette oeuvre mouvante, composite et en devenir, avance comme un spectacle vraiment vivant, qui croît et s’improvise dans le temps. »

    Aude Fanlo / Zibeline

    Notre Dallas

    Notre univers (im)pitoyable

    « Dans Notre Dallas, jouée au théâtre du Gyptis, Charles-Eric Petit revisite de manière originale la série culte. Et pas seulement pour nous rappeler l’issue du combat entre Bobby Ewing et Jean-René dit JR.

    Quelle drôle d’idée que de mettre en scène Dallas aujourd’hui ! Pourquoi un tel projet ? Parce que la pièce s’interroge sur la fonction du feuilleton dans la culture de masse ; et c’est tombé sur Dallas. Parce que Dallas est un phénomène social, un objet télévisuel considérable attaché à des références collectives. Parce que Dallas est une épopée familiale, nourrie de tensions internes et de la rivalité entre deux frères. Parce que Dallas est une fenêtre sur notre monde, un miroir pour chacun, une manière de s’identifier à des modèles. Parce que Dallas est une grande fresque tragique, désuète dans la forme, toujours d’actualité dans le fond.
    Justement, au fond de la scène, quand le rideau se lève, on découvre un groupe de musiciens qui va jouer en direct. Rapidement, on s’aperçoit qu’ils sont aussi comédiens. Les instruments sont les principaux éléments du décor. On vient pour du théâtre et on nous propose un concert, ou bien les deux. D’ailleurs les deux se mêlent intimement, dans une succession de saynètes offrant une occupation très mobile de l’espace, entrecoupées de chansons puisant dans toutes les gammes du répertoire US et émises par Radio Dallas 88.8 ; manière de nous présenter en deux heures les 357 épisodes de la série. Radio Dallas, c’est aussi une vraie radio, un confessionnal, un conseiller conjugal, à qui chacun confie ses péchés, ses complots, ses mensonges, son désespoir, ses secrets. Finalement, Notre Dallas, c’est une belle plume au service d’un projet original, des comédiens énergiques et multi-tâches, des chansons live, des changements de rythme et d’ambiance incessants, bref les ingrédients d’une bonne recette pour devenir une pièce culte. »

    Yves Bouyx / Ventilo

     

    D’oil et de fureur

    « L’Orestie en stetson, ou Hamlet au pays de l’or noir…
    Yes, they can! Le texte, très écrit, bourré de vers blancs, oscille entre parodie, comédie et accents tragiques. La mise en scène adapte de façon ingénieuse les principes de la tragédie antique: côté jardin, un studio de radio fonctionne comme le choeur, qui résume, annonce, commente les scènes, jouées sur le devant du plateau ou côté cour. Au fond, un orchestre avec guitare, basse et percusions, ponctue lui aussi le spectacle. Olivier Night en a conçu la création sonore, comme une sorte de pot-pourri de la musique américaine vue de ce côté-ci de l’Atlantique : chansonnette country, gospel, blues et rockabilly accompagnent avec bonheur la représentation des règlements de compte à Southfork. Quant aux cinq acteurs-chanteurs-musiciens, ils sont épatants. Passant avec fluidité d’une chanson à une scène, d’un personnage à l’autre, on sent de bout en bout que ce spectacle est aussi leur création, et tous l’incarnent avec une grande justesse.
    Il n’est pas si fréquent, en ces temps de disette, que les jeunes compagnies aient la chance d’aller au bout de leurs projets créatifs. Bravo à tous. »

    Fred Robert / Zibeline

     

    L’Orestie en Pétrodollars

    « Charles-Eric Petit écrit, et bien. Mais il n’écrit pas à partir de rien, ni à partir de lui, ce qui revient souvent au même.
    Qu’est-ce qui, dans les rocambolesques aventures de J.R, Sue Ellen, Bobby, Pamela et cie, a bien pu titiller la petite bande d’« intellos » réunie par Charles Eric Petit qui, tout juste trentenaire, n’a pas franchement connu ladite série « de son vivant » ?

    « C’est justement ce paradoxe : cette série, nous ne l’avons pas vue, nous n’avons pas vue, nous n’avons pas connu le phénomène médiatique qu’elle a été, et pourtant on connaît la fable, les principaux personnages, leurs traits de caractère. On a alors eu l’intuition qu’il y avait là un peu ce qu’il se passait dans l’Antiquité quand Eschyle montait L’Orestie : les Athéniens connaissaient l’histoire qu’il racontait, ils y participaient en quelque sorte.

    D’ailleurs, on s’est vite rendus compte que Dallas, c’est 90 % de Shakespeare, 10% de la Bible, et que JR est un Oreste, un Hamlet… » Car Notre Dallas veut rassembler, « créer avec les gens » : « quand on a présenté Le di@ble en bouche aux Ateliers Berthier, à Paris, on a touché de près lʼexpérience douloureuse de jouer entre « happy few », avec un public qui ne se renouvelle pas; quelque chose est pourri au royaume du théâtre, on avait besoin d’air … »
    Mais attention: que l’on ne s’attende pas à un « remake théâtral » des heurs et malheurs du ranch de Southfork : « c’est Notre Dallas, pas Dallas, et au Dallas, et au bout du compte, on est très loin du feuilleton; on n ‘a pris que quelques passages – le mariage raté de Lucy, la mort de Jock, la naissance du fils de Sue Ellen et JR – qui n’avaient d’ailleurs parfois qu’une importance anecdotique sur toute la durée de la série.. On ne parle pas de la télé, on parle à ceux qui la regardent; il était nécessaire de s’éloigner de la puissance de la télé tout en gardant sa puissance cathartique » ajoute-t-il, s’amusant de « la farce qui, au final, s’empare de cette culture de masse qui déshumanise et désincarne, pour l’exorciser dans le théâtre, et redonner un pouvoir de vie à ces choses qui nous
    étouffent. »

    Denis Bonneville / La Marseillaise

     

    Le di@ble en bouche

    Mon chair et tendre

    « A partir d’un fait divers cannibale, Charles-Eric Petit signe un texte fascinant et dérangeant.  »
    « … »
    « Un style acéré et pourtant ludique, sans concession et scandé, référencé mais jamais obscur, et ponctué de belles saillies.»
    « … »
    « Dans un subtil équilibre entre cruauté, tendresse et sensualité, douchés par des lumières et un dispositif sonore soignés, les deux acteurs incarnent, sans grossir le trait, ce désir ultime de « manger pour être », d’échapper à l’anéantissement de leurs individualités en devenant « deux en un », et de rechercher, pour l’un, « un cœur en berceau », et pour l’autre, se voir enfin « habité « . Une aspiration forcément et fatalement temporaire, et impossible à rassasier. Glaçant.  »

    Denis Bonneville / La Marseillaise

     

    Corps et âmes

    « Basée sur un fait divers inquiétant, l’écriture de Charles Éric Petit met en lumière la prédation inhérente à toute séduction, voire toute relation, qu’elle soit à consommer tout de suite ou à consumer sur toute une vie ; dès lors que l’amour ne s’y retrouve pas.

    La pièce s’ouvre sur deux solitudes, dos à dos, les visages éclairés par l’écran de l’ordinateur quand le dialogue par écran interposé prend soudain chair dans les voix. De belles voix, profonde et grave pour l’une (Thomas Cérisola), naturellement autoritaire, claire et plus fragile, plus à fleur de peau pour l’autre (Guillaume Clausse). La forme, le temps imparti, obligent à ramasser en quelques mots des nuits de dialogues où se tissent les liens. Entre eux, un jeu de chat et de souris, ils s’appréhendent, se sentent et définissent le yin et le yang de leur relation, ils tendent et parcourent en onanistes l’arc du désir. Outre leurs voix, très loin derrière, un tic tac achève d’habiter l’espace et de le clore. Un tic tac si rapide qu’il semble faire tic à chaque seconde et tac entre chaque : pour l’instant ce n’est que leur angoisse ordinaire qui guide leurs actions. Puis ils pivotent sur leurs tabourets, signifiant la rencontre, les yeux débordant de gourmandise. Le temps de la rencontre est bref comme l’incision du scalpel et le festin désiré laisse le consommateur sur sa faim. Suit une énumération de faits digne d’un rapport de médecin légiste, de la voix même du cadavre, resté seul dans l’espace scénique. Dans la pénombre, tandis qu’il s’enduit le corps d’argile, retournant ainsi à un état premier auquel il était promis (poussière tu étais…), il se livre à une incantation Vaudou venue de la nuit des temps, où l’on suit son âme dans un éther entre deux vies. Il semble habité de colère, des mots plus ou moins avalés, venus d’ailleurs, comme projetés par une âme en souffrance et d’autres hurlés comme savent hurler les bébés viennent emplir l’espace et percuter les spectateurs. N’ayant trouvé dans l’absolu où il s’est perdu aucune trace d’amour, il laisse le public face à son interrogation : dans tout cela où est l’amour ? Dans le regard de l’auteur, certainement, qui parvient à être dérangeant sans facilités obscènes, autant que moral et juste, sur la base du seul partage de ses doutes et de sa foi. Car le diable qui donne son titre est ailleurs…  »

    Frédéric Marty / Ventilo

    Première : La critique de la rédaction

    « Petite forme théâtrale pour maximum de puissance et de trouble, « Le Di@ble en bouche » est une pépite de 45 minutes qui nous emmène en territoire étranger, dans le ventre obscur et inquiétant de fantasmes cannibales. Charles-Eric Petit met en scène son propre texte, un précipité de dialogues fins et fulgurants où les mots tombent à pic, économisés et ciblés. Il évite toute psychologie pour traquer le désir dans sa forme pure et excessive et nous invite à un festin de proximité, érotique et dangereux. L’exercice était périlleux. Et pourtant, aucune faute de goût dans ce spectacle qui va à l’essentiel et sait se placer au bon endroit, entre mots semés et corps habités. Le dispositif scénographique est minimal : les spectateurs prennent place sur des tabourets disposés en cercle autour de l’espace de jeu, réduit à deux tabourets de bar, faisant face à des pupitres. Au sol, quelques sauts, remplis de terre et d’eau. Sous nos pieds, une bâche noire. Environnement sonore enveloppant. La progression narrative est conduite de main de maître : rencontre virtuelle (sur internet), rencontre réelle, rencontre fantasmatique (la dévoration). Le format de la pièce se modifie au grès de l’évolution dramatique : de la forme lue de la première scène, on entre de plain pied dans le théâtre pour finir du côté de la performance avec une séquence magistrale de fabrication-incorporation d’un masque de terre organique et terrifiant. Les deux comédiens, Thomas Cerisola et Guillaume Clausse, participent à la réussite de l’ensemble. Présence intense, voix pénétrante, corps incarné, ils nous précipitent dès la première minute dans cette histoire hautement charnelle et dérangeante inspirée d’un fait divers et nous y plongent jusqu’au bout. On en ressort des frissons dans tout le corps et le cœur à l’envers. »

    Marie Plantin / Première

     

    La chambre de Sue Ellen

    Tous les hommes s’appellent Dusty

    « Le texte de Charles-Eric Petit, La chambre de Sue Ellen, nous emmène de l’autre côté du mur, à la rencontre d’une femme sans âge, là où le corps porte la jeunesse d’une silhouette et la voix d’une identité marquée. Par le prisme de l’alcool, les mots courent sur un phrasé mélancolique et interrogent les angoisses d’une femme sur la question de l’homme. Elle semble se délecter de ces instants où, seule dans l’intimité de son intérieur, elle s’autorise à divaguer sur tous les possibles. Elle étire le temps du confort et de la chaleur d’un peignoir pour mieux comprendre ce qui ne va plus, ce qui serait possible et ce qui n’a jamais existé. La complexité de l’âme se perd et se retrouve dans un même instant, dans le jeu de la divagation, seule à l’écart de tout jugement. En plaçant le spectateur de l’autre côté d’une baie vitrée où l’acoustique lui est restituée par un casque, la Cie l’Individu transforme ce que l’on ne peut atteindre en une vision de l’ordre du rêve, un rapport voyeuriste où l’homme regarde, depuis le jardin, cette femme qu’il a longtemps désirée. »

    Karim Grandi-Baupain / Ventilo

    Seule Ellen…

    « Elle a besoin d’air, c’est sûr. Du ventilo à l’aspirateur, tout est bon pour oxygéner ses pensées, minées par un JR qui l’utilise en potiche et sac à foutre. Tout est bon, même les cours d’espagnol, à condition qu’on ne lui demande pas Como esta usted… Tout est bon ? Disons qu’elle essaye tout, Sue Ellen, mais que rien ne suffit. Sauf l’alcool, évidemment. Et c’est quand elle est saoule, Ellen, que la vie devient enfin multicolore, elle cite Boileau, elle enchaîne les volatiles après avoir fabriqué une cocotte, elle se rêve princesse ou aventurière… Mais c’est aussi dans ces moment là que tout revient : ses espoirs de miss défilantes, son amour pour Dusty Farlow, mort dans un crash d’avion, ses espoirs déçus, sa vie fichue…
    Portée par la géniale Elisa Voisin, ce solo, projet « parallèle » à la création Notre Dallas, entre drôlerie et amertume, révèle une nouvelle fois le talent d’écriture de Charles-Eric Petit, qui parvient avec malice, humour et tendresse à trouver l’épaisseur tragique de cette femme « blottie sous la ceinture des géants », et qui se demande désormais « pourquoi faut-il des jours entre mes nuits ?… »  »

    Denis Bonneville / La Marseillaise

     

    Le fruit de la discorde

     

    Fruit frais

    « Avec des ingrédients qui faisaient craindre le pire – corps nus, déco fashion – Charles-Eric Petit et quelques complices issus de l’Erac revisitent La Dispute de Marivaux avec une belle énergie. La raison : la qualité du texte, et un second degré jubilatoire, dans le jeu comme dans le son. Et la discorde, finalement bien peu prétentieuse, finit par être jubilatoire.

    C’est le fait de Prince : dans un pari avec sa muse aux airs de Merteuil, autoproclamé Monsieur Loyal de la psychologie sociale et amoureuse, le voici qui organise une fête, histoire de tester quatre animaux appelés être vivant. Deux hommes, deux femmes, viergs de toute sensation, qui vont marivauder sous l’œil des deux metteurs en scène manipulateurs, incarnés avec un cynisme vite dépassé par Julien Mourroux et Julie Timmerman.
    Adapté de La Dispute de Marivaux, Le Fruit de la Discorde, créé mercredi par un groupe issu de la dernière promo de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes, est une belle surprise : D’abord parce que toute prétention est évitée, et que la nudité des corps et du plateau (grande bâche et rideaux de boucherie transparents avec projections vidéo jamais envahissantes, salade de fruits et ballons de vin) entre dans une grande cohérence avec le projet ; à penser que Marivaux lui-même aurait, s’il avait vécu aujourd’hui, jeté les robes et les corsets… Clairement, ce « cabaret » laboratoire est drôle et juste. Parce que la « comédie des corps » est rythmée et superbement incarnée, dans la fraîcheur des chairs et l’énergie des muscles, par un quatuor qui oscille sans cesse entre candeur et second degré, et danse « entre suspension et relâchement ». Parce que Pearl Manifold et Elisa Voisin (Eglaïs, la narcissique crachée des eaux et Coradine, manipulée et manipulatrice) sont des nymphes belles et ardentes. Parce que Charly Totterwitz est un guerrier très animal, et que Guillaume Clausse, au delà du beau et déniaisé Adamis, campe un Julio Iglesias ahurissant (En amour il faut toujours un perdant). Parce que le « troubadour » guitariste Samuel Réhault, campé à jardin, accompagne irrésistiblement le bal. Mais surtout parce que le texte de Charles-Eric Petit coule, ciselé et précis, ambitieux mais pas pompeux, enchaînant découvertes, désirs, jalousies, jusqu’au drame, tout en restant ludique, évitant globalement toute modernisation ridicule, mais restant pleinement ancré dans son temps. »

    Denis Bonneville / La Marseillaise